La reconstruction rémoise : les origines de l’Art Déco

    Il est peut-être un peu présomptueux de l'affirmer… mais il est néanmoins légitime de se poser la question de savoir si, oui ou non, comme certains spécialistes le soutiennent, l'Art Déco tel que nous l'apprécions réellement est né en France, et plus précisément à Reims ! C'est ce que nous allons tenter d'examiner dans cet article, dans lequel nous nous abstiendrons d'afficher le moindre complexe.
    Avant de commencer, nous reviendrons brièvement sur les origines de cette période de reconstruction. Sans entrer dans les détails de la guerre, nous rappellerons simplement quelques faits.

Photo aérienne de Reims dans les années 30. CPA. Ed. Greff. Coll. Pers.


    En mars 1918, la ville de Reims est entièrement évacuée. Après l'armistice du 11 novembre 1918, il devient rapidement nécessaire de penser à la reconstruction de la ville, qui est considérée comme quasiment totalement détruite. Avant la guerre, la cité rémoise comptait 14 000 maisons ou immeubles. Or 60 % des habitations ont été complètement détruites. Seules une soixantaine n'ont pas été touchées par les bombardements ni les incendies. On peut également dire qu'environ un millier d'habitations peuvent être réoccupées rapidement, sans aucun confort et à condition d'effectuer quelques travaux d'urgence.
    Mais déjà, il faut nettoyer la ville… ce qui n’est pas une mince affaire. On peut admettre qu’il faudra attendre au moins l’année 1921 pour voir les rues relativement bien dégagées. L'une des premières priorités a été la remise en service des tramways de la ville.
    Avant de reconstruire, il faut également s'occuper de la question cruciale des dommages de guerre. À cet effet, on note la création de plusieurs coopératives, notamment la S.G.C.R.R. (Société Générale Coopérative de Reconstruction de Reims), fondée en octobre 1919. Son président est le marquis Melchior de Polignac, directeur des Champagnes Pommery. En 1924, elle compte 3 000 adhérents !

Panorama en direction de la Place du Forum et de la cathédrale en cours de restauration, vue prise depuis le campanile de l’Hôtel de Ville de Reims. CPA A. Quentinet. Coll. Pers.

 Il faut établir un nouveau plan pour Reims

    La Renaissance des Cités, un organisme créé en 1916 et financé par la Fondation Rockefeller, charge l'architecte américain Georges Burdett Ford d'étudier un nouveau plan de ville. Comme beaucoup de ses confrères américains à l'époque, Ford a terminé ses études d'architecture à l'École des Beaux-Arts de Paris. Il connaît bien la France, puisqu'il était déjà à Paris en 1915, soit deux ans avant l'entrée en guerre des États-Unis. À cette époque, il concevait des hôpitaux provisoires pour la Croix-Rouge américaine.
    En seulement deux mois, Ford va dessiner pour Reims un plan de reconstruction ambitieux, destiné à une population de 300 000 habitants (ce que la ville n'a pas encore atteint en 2025 !). Il s'agit d'un plan moderne, aéré, agrémenté d'une ceinture verte composée de parcs et de jardins, avec des zones résidentielles spécifiques, mais aussi des zones industrielles.
    Concernant le centre-ville, Ford propose d'améliorer la circulation en ouvrant de nouvelles voies beaucoup plus larges, dont certaines en diagonale, comme la future rue Voltaire ou la rue Jean-Jacques Rousseau. Deux de ces voies, proches de la cathédrale, seraient réservées à la promenade : il s'agit du cours Jean-Baptiste Langlet et du cours Anatole France.
    Le plan de Ford rencontre de nombreux détracteurs à Reims, certains le jugeant trop ambitieux et trop coûteux, d'autres estimant qu'il ne respecte pas l'âme de la ville historique. Par exemple, dans son projet, la rue de Tambour serait fortement élargie, obligeant la destruction définitive de bâtiments historiques qui auraient pu encore être sauvés et restaurés.
    L'un des opposants majeurs au plan de Ford est l'architecte local Ernest Kalas, bien connu et très apprécié des Rémois. En effet, il connaît mieux que Ford les lieux à préserver ainsi que l'histoire de sa ville natale. 
    Après avoir été remanié à plusieurs reprises, ce plan est adopté par le conseil municipal le 5 avril 1920…

Rue Condorcet et le Grand Café Saint Denis. CPA A. Quentinet. Coll. Pers.


Reconstruire la Ville de Reims

    Ce ne sont pas seulement les habitations qu'il faudra reconstruire, mais également tous les édifices publics nécessaires au bon fonctionnement de la communauté… dont 35 ont été entièrement détruits ! Plus de 300 cabinets d'architectes, locaux et nationaux, collaboreront à Reims durant l'entre-deux-guerres, main dans la main avec les décorateurs, artistes et artisans.
    L'hôtel de ville, ainsi que le palais de justice, seront inaugurés le 10 juin 1928 en présence du Président de la République Gaston Doumergue… le même jour que la bibliothèque Carnegie, devenue le symbole de l'Art Déco rémois, moderne, grâce au talent de nombreux collaborateurs. On note, entre autres, l'architecte Max Sainsaulieu, le sculpteur Édouard Sediey, et des maîtres-verriers de renom, comme le Rémois Jacques Simon ou le Nancéen Jacques Gruber, pour ne citer qu'eux.
    Le Grand-Théâtre, qui faisait depuis 1873 la fierté des Rémois, sa restauration ne sera possible qu'à partir de 1927, avec une inoubliable soirée d’inauguration le 5 novembre 1931. Et si son enveloppe reste très semblable à celle d'origine, l'intérieur s'est paré d'incroyables ornements Art Déco, notamment le bouclier lumineux réalisé par le maître-verrier Jacques Simon et le maître-ferronnier Edgar Brandt, qui signe également des rampes d'escalier ressemblant à des portées musicales, ainsi que des vases lumineux d'une folle originalité.
    Quant à Notre-Dame de Reims, la cathédrale des rois de France, consumée par les obus incendiaires du 19 septembre 1914 et mutilée par plusieurs années de bombardements incessants, elle a également été reconstituée. Rouverte au culte en 1927, elle ne sera reconsacrée que le 18 octobre 1937 par le Cardinal Suhard et inaugurée les 9 et 10 juillet 1938 en présence du président Albert Lebrun.

7 juin 1927. Bibliothèque Carnegie en construction. Photo. Coll. Pers.



L’Art Déco issu de la reconstruction

    L'origine de cette diversité de styles et de codes dans la reconstruction rémoise peut être attribuée à plusieurs facteurs. Tout d'abord, les architectes proviennent de régions diverses, ce qui leur confère des connaissances et des expériences variées. Chacun d'eux apporte sa propre sensibilité esthétique, bien que ces choix soient souvent influencés par les goûts et les exigences de leurs clients. Par ailleurs, la nécessité de maîtriser les coûts, particulièrement dans le contexte de la reconstruction d'après-guerre, a joué un rôle clé dans l'émergence de certains styles. En outre, les contraintes urbanistiques rémoises, bien que souvent considérées davantage comme des recommandations que comme des règles strictes, ont également contribué à orienter certains choix architecturaux. Enfin, l'utilisation de matériaux spécifiques, parfois imposée par des limitations pratiques ou économiques, a eu un impact significatif sur l'apparition de ces diverses esthétiques architecturales.

Rue de Mars et Rue Henri IV, Reims. 1926. CPA V. Thuillier. Coll. Pers.

    Et il faut reconstruire vite et bien, de manière rationnelle. L’éclectisme rémois que nous observons aujourd’hui nous apparaît donc comme une évidence. Sur les 6 000 permis de construire déposés à Reims de 1920 à 1930, c’est l’année 1922 qui aura été la plus riche avec 4 000 permis de construire !

    Il y a 100 ans, en 1925, lorsque commence l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, on peut admettre que Reims est déjà un magnifique catalogue « Art déco » à ciel ouvert, et que toutes les références s’y trouvent déjà. C’est également l’éclectisme qui règne lors de cet événement, et la majeure partie de ce qui y était présenté nous rappelle étrangement tout ce beau patrimoine de la reconstruction rémoise.

    Aujourd’hui, en 2025, la Ville de Reims peut s’enorgueillir de posséder un patrimoine aussi riche qu’original, et il ne fait aucun doute que cette reconstruction « par la force des choses » aura permis l’émergence non pas d’un style, mais de nombreux codes visuels, ainsi que de nouvelles pratiques de construction et de décoration, et aura contribué à les diffuser dans le monde entier.

Laurent ANTOINE

Rue Cérès, Reims. Comptoir de l’Industrie. CPA. Coll. Pers.

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